Biodiversité cultivée : ce qu'on a perdu, ce qu'on peut sauver
La biodiversité cultivée (ou agrobiodiversité) désigne la diversité génétique des plantes et des animaux que l'humanité a domestiqués pour se nourrir. C'est l'ensemble du patrimoine vivant qui rend notre alimentation possible. Et c'est l'un des domaines où les pertes ont été les plus rapides au cours du dernier siècle.
Ce guide pose les définitions, donne les chiffres vérifiables, présente les acteurs qui préservent ce patrimoine et termine sur les leviers concrets accessibles à un jardinier ou un mangeur.
Définition : qu'est-ce que la biodiversité cultivée
La biodiversité cultivée recouvre quatre niveaux imbriqués :
- Diversité des espèces cultivées : combien d'espèces végétales et animales sont domestiquées et utilisées pour l'alimentation. La FAO en recense environ 6 000 espèces végétales jamais cultivées ou récoltées dans l'histoire humaine, mais aujourd'hui seulement 9 cultures fournissent les deux tiers de l'apport calorique mondial (blé, riz, maïs, sucre, soja, pomme de terre, manioc, sorgho, banane).
- Diversité des variétés au sein d'une espèce : pour une espèce donnée (le blé, la tomate, la pomme), combien de variétés sont cultivées en pratique. C'est là que les pertes du XXe siècle ont été les plus spectaculaires.
- Diversité génétique intra-variétale : au sein d'une "variété", la variabilité génétique entre plantes individuelles. Les variétés modernes sont des lignées génétiquement homogènes, les variétés-population paysannes sont beaucoup plus diverses au sein d'une même graine.
- Diversité des écosystèmes agricoles : associations de cultures, paysages bocagers, mosaïques de prairies et de terres labourées. Quand un paysage devient monoculture, c'est tout l'écosystème qui s'appauvrit.
Une stratégie sérieuse de préservation doit agir sur les quatre niveaux. Le jardinier amateur agit surtout sur les niveaux 2 et 3 (variétés et diversité intra-variétale), mais ses choix d'espèces (niveau 1) et de design de jardin (niveau 4) comptent aussi.
Les chiffres : ce qu'on a perdu au XXe siècle
À l'échelle mondiale
L'estimation la plus citée est celle de la FAO : environ 75 % de la diversité génétique des plantes cultivées a disparu au cours du XXe siècle. Cette estimation, publiée pour la première fois dans le rapport FAO de 1996 sur l'État des ressources phytogénétiques mondiales, est à manipuler avec prudence. La FAO elle-même reconnaît que la mesure exacte est techniquement très difficile (comment compter ce qui n'existe plus ?), mais l'ordre de grandeur reflète une réalité documentée : disparition rapide des variétés locales, concentration sur quelques variétés industrielles, érosion génétique généralisée.
Pour quelques cultures emblématiques, les chiffres disponibles :
- Pomme : aux États-Unis, sur environ 7 100 variétés cultivées avant 1900, plus de 85 % ont disparu dans les inventaires commerciaux modernes (source : Rural Advancement Foundation International).
- Maïs au Mexique : pays d'origine de la culture, environ 80 % des variétés natives ont disparu des champs entre 1930 et 1990 (source : Centre international d'amélioration du maïs et du blé, CIMMYT).
- Riz : sur environ 100 000 variétés indiennes documentées il y a un siècle, moins de 6 000 sont aujourd'hui inscrites au registre national.
En France
Pour la pomme française, le Réseau Conservatoire des Pommes a documenté la disparition d'environ 6 000 variétés régionales entre 1900 et 2000. Aujourd'hui, le commerce français propose en grande surface une dizaine de variétés (Gala, Golden, Granny Smith, Pink Lady, Royal Gala, Reinette, et quelques autres).
Pour la tomate, sur les plusieurs milliers de variétés-population répertoriées dans les pays méditerranéens (Italie, Espagne, France, Maghreb), le commerce français professionnel travaille avec moins de 200 variétés, dont la majorité sont des hybrides F1. Les variétés anciennes survivent grâce aux semenciers libres et aux jardiniers amateurs.
Pour le blé tendre français, plus de 80 % de la sole nationale est cultivée avec moins de 20 variétés modernes, sur les milliers de variétés-population paysannes qui existaient au début du XXe siècle.
Pourquoi cette perte
Trois mécanismes convergents :
- L'industrialisation de la sélection privilégie les variétés à fort rendement, calibre homogène, résistance au transport, conservation longue. Les variétés paysannes, sélectionnées pour le goût, la résilience locale ou l'usage spécifique, sont disqualifiées.
- Les hybrides F1 offrent une vigueur exceptionnelle en première génération mais ne se ressèment pas. Les paysans deviennent dépendants des semenciers industriels et perdent le réflexe de conservation.
- Le Catalogue officiel des espèces et variétés (en France depuis 1932, généralisé après 1949 et étendu à toute l'Europe par la suite) impose des critères d'homogénéité, distinction et stabilité (DHS) qui éliminent par construction les variétés paysannes hétérogènes.
Pour creuser ces dynamiques, voir notre dossier détaillé : La disparition des variétés cultivées, l'histoire en chiffres.
Pourquoi la biodiversité cultivée compte
Résilience face au climat et aux ravageurs
Une monoculture massive est une cible facile pour les pathogènes. Le cas historique est la grande famine irlandaise de 1845-1849 : la quasi-totalité de la pomme de terre cultivée appartenait à la variété "Lumper", qui s'est révélée sensible au mildiou. Un seul pathogène a effondré tout un système alimentaire en quelques mois.
Une biodiversité cultivée diversifiée est un système immunitaire collectif. Les variétés diverses ont des résistances différentes : un mildiou qui décime une variété en épargne une autre. Le pool génétique disponible permet aussi à la sélection (paysanne, professionnelle ou évolutive) de répondre à de nouvelles menaces. Dans un contexte de réchauffement climatique avec stress hydriques accrus et nouveaux pathogènes, ce pool est précieux.
Adaptation locale
Les variétés-population paysannes, cultivées année après année dans un terroir précis, finissent par s'adapter à ce terroir. Elles tolèrent mieux les contraintes locales (sol, climat, ravageurs régionaux) que les variétés génériques sélectionnées en station expérimentale. Pour un jardinier amateur qui n'a ni serre, ni pesticide, ni irrigation goutte-à-goutte, ces variétés sont objectivement plus efficaces.
Saveur et qualité nutritionnelle
Sur ce point les preuves scientifiques sont plus dispersées, mais convergentes : les variétés anciennes ont en moyenne plus de matière sèche, plus de composés aromatiques et plus de micronutriments que les variétés modernes sélectionnées pour le rendement à l'hectare. Pour la tomate, par exemple, plusieurs études (INRA, université de Floride) ont documenté l'appauvrissement aromatique des variétés F1 standardisées par rapport aux variétés-population.
Souveraineté alimentaire
Quand une poignée de multinationales contrôle la quasi-totalité du marché semencier mondial (Bayer-Monsanto, ChemChina-Syngenta, Corteva-DowDuPont, BASF, Limagrain, KWS représentent ensemble plus de 60 % du marché), la souveraineté alimentaire est compromise. Les paysans deviennent dépendants des firmes pour leurs semences. La biodiversité cultivée, par sa nature distribuée, est l'opposé conceptuel et pratique de cette concentration.
Patrimoine culturel
Chaque variété ancienne est porteuse d'une histoire, d'usages culinaires, de savoir-faire de conservation, parfois de récits familiaux. La tomate "Voyage", la courge "Sucrine du Berry", le haricot "Soissons" sont des objets culturels autant que des objets agricoles. Les perdre, c'est perdre un fragment du patrimoine alimentaire français.
Les acteurs qui préservent
Conservatoires institutionnels
- Centre national de ressources génétiques végétales (CNRGV), INRAE : la collection nationale française, gérée par l'INRAE
- Conservatoire botanique national de Brest : un des plus grands centres mondiaux de conservation de plantes menacées
- Vavilov Institute (Saint-Pétersbourg, Russie) : la plus grande banque de graines au monde par la diversité (320 000 accessions), sauvée pendant le siège de Leningrad par des scientifiques qui sont morts de faim plutôt que de manger les semences conservées
- Svalbard Global Seed Vault (Norvège) : la banque mondiale de "secours" enterrée sous le permafrost, qui stocke des doublons des autres banques
Conservatoires régionaux français
- Conservatoire végétal régional d'Aquitaine
- Conservatoire de la tomate à Montlouis-sur-Loire
- Cercle des arboriculteurs du Loir-et-Cher (pommes anciennes)
- Conservatoire botanique national des Pyrénées
- Plusieurs autres conservatoires associatifs régionaux
Artisans semenciers libres
C'est la conservation par l'usage, complémentaire des banques institutionnelles. Une variété cultivée et vendue reste vivante, évolutive, partagée. Les principaux semenciers libres français sont Kokopelli, Germinance, la Ferme de Sainte Marthe, Semaille, Le Biau Germe et plusieurs dizaines d'artisans plus petits, souvent organisés autour du Réseau Semences Paysannes.
Réseaux d'échanges entre jardiniers
Les bourses aux graines (souvent organisées au printemps par des associations locales ou des municipalités), les grainothèques municipales (en bibliothèques), les réseaux de troc en ligne (Graines de Troc, par exemple) permettent à des dizaines de milliers de variétés rares de circuler hors du commerce formel.
Les leviers d'action accessibles à un jardinier
Choisir des variétés-population reproductibles plutôt que des hybrides F1
C'est l'action la plus directe. Un sachet de graines reproductibles cultivé, multiplié, partagé, est un acte de préservation. Sur Seedelli, le catalogue propose 6 116 variétés libres et reproductibles de quatre semenciers français.
Cultiver chaque année au moins une variété rare
Plus une variété est cultivée, plus elle reste vivante. Choisir consciemment chaque année une variété peu commune (par exemple une variété de votre région d'origine, ou une espèce oubliée comme l'arroche, le panais sauvage ou le chou perpétuel) participe activement à la conservation par l'usage.
Récolter et conserver ses propres graines
Apprendre à récolter ses graines (tomates, haricots, courges, salades, laitues) permet de multiplier une variété et de la transmettre. Notre guide conserver ses graines détaille la méthode espèce par espèce, avec les pièges à éviter (hybridation entre variétés, conservation, durée de vie des graines).
Participer à un échange ou une bourse
Les bourses aux graines printanières sont l'occasion de récupérer des variétés rares, de rencontrer des semenciers et de comprendre la filière. Beaucoup de villes en organisent en mars-avril.
Soutenir financièrement les structures de conservation
Les associations de conservation (Réseau Semences Paysannes, Croqueurs de Pommes, conservatoires régionaux) vivent en grande partie sur les adhésions, dons et legs. Un soutien modeste, étalé sur des années, fait la différence.
Documenter et transmettre
Tenir un cahier de potager qui note les variétés cultivées, leurs comportements, les recettes associées, et transmettre ce cahier autour de soi, est l'acte le plus simple et le plus précieux. La transmission orale et écrite est ce qui maintient une variété vivante au-delà de la graine elle-même.
Pour aller plus loin sur Seedelli
- Pourquoi choisir des semences libres : 6 raisons concrètes
- Variétés anciennes, héritage et résilience : pourquoi elles comptent
- La disparition des variétés cultivées : l'histoire en chiffres
- Semences paysannes : le guide complet : définitions, cadre, acteurs
- Comparatif des semenciers bio 2026 : qui propose quoi
- Bibliothèques de graines citoyennes : grainothèques en France
Questions fréquentes
Qu'est-ce qui menace la biodiversité cultivée ?
Trois grandes pressions cumulées : la concentration industrielle de la sélection (qui privilégie quelques variétés rentables au détriment de tout le reste), le cadre légal du Catalogue officiel (qui exclut les variétés non standardisables), et l'érosion des savoir-faire paysans (qui sont les vecteurs historiques de la conservation par l'usage).
Combien de variétés Seedelli référence-t-il ?
Au catalogue, environ 6 100 variétés issues de quatre semenciers français : Kokopelli (le plus large), Ferme de Sainte Marthe, Germinance, Semaille. Chaque variété a sa fiche détaillée avec origine, description, calendrier de culture et compagnons.
Une banque de graines comme Svalbard suffit-elle à préserver la biodiversité ?
Non. Une banque conserve l'ADN figé à un moment donné, mais une variété n'est pleinement vivante que cultivée. La conservation statique (banque) et la conservation dynamique (culture en plein champ par des paysans et des jardiniers) sont complémentaires. Sans culture, les variétés cessent de s'adapter et finissent par perdre leur intérêt fonctionnel.
Les semences paysannes ont-elles moins de rendement ?
En conditions industrielles (intrants chimiques, monoculture, irrigation), les variétés modernes sont effectivement plus productives. En conditions de jardin amateur ou d'agriculture paysanne avec un sol vivant, les variétés paysannes adaptées au terroir tiennent largement la comparaison, et leur résilience face aux aléas climatiques est souvent meilleure.
Comment vérifier qu'une variété est vraiment ancienne ou paysanne ?
Lire la fiche du semencier (origine documentée, durée de multiplication paysanne), privilégier les semenciers reconnus par le Réseau Semences Paysannes, croiser avec les bases de données publiques (Catalogue officiel, listes des conservatoires). Sur Seedelli, chaque fiche variété rappelle l'origine quand elle est documentée.
La biodiversité cultivée est-elle protégée par la loi française ?
Partiellement. La loi française reconnaît les "matériels hétérogènes biologiques" depuis 2022 (transposition du règlement européen 2018/848). Les paysans-sélectionneurs peuvent désormais commercialiser des variétés-population en circuit bio sans passer par le Catalogue officiel. Mais la majorité du marché reste soumise aux règles d'inscription qui désavantagent la biodiversité paysanne.
Seedelli